Sortir de la posture de l’enfant éternel : explications et exercice de défusion
Dernière mise à jour : 13 oct.
La sensation d’être comme « coincé·e » dans une part de soi enfantine, et de ne pas parvenir à s’en extraire, est une expérience assez fréquente, chez les femmes comme chez les hommes.
Carl Gustav Jung, le célèbre psychiatre suisse, a notamment conceptualisé cette dynamique à travers la figure du puer aeternus — l’« enfant éternel ».
Cette figure peut notamment se manifester par :
Un refus des limites : le puer aspire à une liberté totale. Il supporte difficilement les règles, les contraintes, la routine ou les engagements à long terme. Il peut avoir du mal à accepter les compromis et les renoncements inhérents à la vie adulte.
Une peur de l’engagement : il peut être difficile de s’enraciner dans le concret, de supporter la frustration ou de persévérer lorsque les choses deviennent moins enthousiasmantes. La tendance peut alors être de fuir dès que la réalité, avec ses contraintes et ses responsabilités, devient trop présente.
Une forte idéalisation : la recherche d’un absolu — le partenaire parfait, le métier idéal, la « bonne » vie, la mission qui donnera enfin du sens à tout — peut conduire à de profondes déceptions lorsque la réalité humaine se révèle plus imparfaite.
Un grand potentiel créatif : le puer possède souvent une grande fraîcheur, une imagination riche, de l’intuition, une capacité à s’émerveiller et à rêver. Il peut avoir de nombreux projets et talents, mais avoir du mal à les inscrire dans la durée. Il excelle dans l’élan initial, l’enthousiasme et les commencements, mais peut perdre son énergie lorsque viennent la répétition, l’effort et la routine nécessaires à leur réalisation.
Une dépendance cachée derrière un besoin d’indépendance : derrière le désir farouche de ne dépendre de personne peut parfois se cacher un attachement important au confort, à la protection ou à une figure parentale. L’indépendance peut alors devenir une manière paradoxale de rester à distance des exigences du monde adulte.
♀️ Chez les femmes, Jung parlait de puella aeterna, la figure de « l’éternelle jeune fille ». Elle peut notamment se manifester par une forte préoccupation pour l’image et la séduction, ou par le fantasme d’être sauvée, protégée ou prise en charge par un partenaire idéal. La personne peut alors osciller entre un besoin intense d’amour et une difficulté à supporter les contraintes ou les exigences d’une relation réelle.
♂️ Chez les hommes, le puer peut davantage prendre la forme du génie en devenir, de l’aventurier, du rebelle ou de celui qui attend que sa « vraie vie » commence enfin. Une posture de toute-puissance ou de supériorité intellectuelle, artistique ou créative peut parfois venir protéger d’un sentiment plus vulnérable : la peur de ne pas être à la hauteur.
Mais sortir de cette figure de l’enfant éternel ne signifie pas « tuer » son enfant intérieur.
Il ne s’agit pas non plus de devenir soudainement raisonnable, sérieux et parfaitement adapté aux attentes de la société.
Il s’agit plutôt de faire une place différente à cette part de soi : reconnaître ce qu’elle porte de précieux — sa créativité, sa spontanéité, son désir de liberté, sa capacité à rêver — tout en l’aidant à trouver une manière plus adulte de s’exprimer.
Autrement dit : ne plus laisser l’enfant décider seul de la direction, mais ne pas l'empêcher non plus de participer au voyage.
Un exercice de défusion
Lorsque je travaille en IFS (Internal Family Systems*) autour de ces questions, j’invite la personne à identifier les moments où cette figure de l’enfant éternel semble prendre davantage de place.
Si vous le souhaitez, vous pouvez commencer à explorer cette partie là en vous de la manière suivante :
Vous pouvez commencer par repenser à quelques situations concrètes.
Par exemple :
une dispute au cours de laquelle vous avez eu la sensation de réagir de manière particulièrement « enfantine » ;
une situation dans laquelle vous avez ressenti une envie très forte de fuir dès qu’une contrainte est apparue ;
l’enthousiasme intense suscité par une personne récemment rencontrée, au point de lui attribuer toutes les qualités et de ne plus parvenir à voir ses limites ;
un nouveau projet qui vous a soudainement passionné·e avant que votre motivation ne disparaisse quelques semaines plus tard ;
une situation dans laquelle vous avez rêvé d’une autre vie, d’un autre endroit ou d’une autre personne, avec la sensation que « tout irait mieux » si seulement vous pouviez recommencer ailleurs.
Observez ces situations sans chercher immédiatement à les analyser.
Peu à peu, vous pourrez commencer à reconnaître l’énergie de cette part de vous : ses émotions, ses élans, ses peurs, sa manière de voir le monde.
Vous pouvez alors essayer de l’imaginer.
Peut-être apparaît-elle sous la forme d’une version plus jeune de vous-même. Peut-être prend-elle une autre apparence. Peut-être ne voyez-vous rien du tout et ressentez-vous simplement une présence, une émotion ou une sensation corporelle.
Il n’y a rien à réussir.
Laissez venir ce qui vient.
Puis imaginez cette part de vous face à vous.
Et observez ce qui se passe lorsque vous pouvez la regarder depuis une certaine distance.
Elle est vous, mais elle n’est pas vous toute entière.
Vous pouvez avoir cette part en vous sans être entièrement défini·e par elle.
Vous avez aussi d’autres facettes : une part adulte, une part capable de prendre du recul, de choisir, de poser des limites, de persévérer, de renoncer parfois, mais aussi de créer, de jouer et de rêver.
C’est cela que l’on appelle ici la défusion : passer progressivement de « je suis comme ça » à « une partie de moi fonctionne comme ça ». Cette différence peut sembler minime. Elle ouvre pourtant un espace considérable.
Prenez alors le temps d’être curieux·se de cette part. Par exemple :
Que ressentez-vous à son contact ?
De quoi semble t-elle avoir peur ?
Qu’essaie-t-elle d’obtenir pour vous ?
Que cherche-t-elle à éviter ?
Depuis quand semble-t-elle présente ?
De quoi aurait-elle besoin aujourd’hui ?
Ne cherchez pas à la corriger ou à la faire disparaître. Et surtout, ne vous jugez pas si certaines de ses réactions vous semblent disproportionnées, irrationnelles ou peu « convenables ». Vos émotions et vos sensations sont avant tout des informations sur votre monde intérieur. Vous pouvez simplement écouter.
Comme on écouterait un enfant que l’on vient de rencontrer et dont on aimerait comprendre l’histoire.
Vous découvrirez peut-être qu’il/elle a beaucoup à vous dire.
Et peut-être découvrirez-vous également que derrière certaines réactions qui vous semblaient « immatures » se trouvent des besoins très compréhensibles : le besoin de liberté, de sécurité, de reconnaissance, de jeu, d’amour, de créativité ou simplement le besoin de ne plus avoir à porter certaines responsabilités.
Et après ?
En cabinet, cette rencontre avec vous-même, accompagnée et guidée, permet d’aller plus loin que la simple identification de cette part.
Nous pouvons chercher à comprendre pourquoi elle a pris autant de place, ce qu’elle cherche à protéger et ce dont elle aurait besoin pour pouvoir évoluer.
L’objectif n’est pas de faire disparaître l’enfant en vous, mais de permettre à l’adulte que vous êtes aujourd’hui de reprendre sa place, sans avoir à renier cette part sensible, créative, libre et spontanée.
Grandir ne signifie pas abandonner l’enfant que nous avons été. Cela peut aussi signifier devenir suffisamment adulte pour pouvoir enfin prendre soin de lui — et lui permettre, à son tour, de nous apporter ce qu’il a de plus vivant.
* IFS (Internal Family Systems) : approche thérapeutique développée par le psychologue américain Richard Schwartz, qui considère notre monde intérieur comme constitué de différentes « parts », chacune ayant ses propres émotions, besoins et fonctions. Le travail consiste notamment à mieux comprendre ces parts et à développer une relation plus apaisée avec elles, plutôt qu’à chercher à les supprimer.


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