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Discuter avec son archétype de la sorcière, comme Isabelle Sorente

Photo du rédacteur: Annick Sardeing
Annick Sardeing
12 oct.
5 min de lecture

Vous connaissez peut-être cette petite voix qui vous dit que vous auriez pu faire mieux. Que vous avez trop parlé, pas assez travaillé, que vous devriez être plus raisonnable, plus disponible, plus mince, plus cultivé·e, plus désirable… Cette voix qui juge vos choix, relève vos erreurs et transforme parfois vos propres désirs en nouvelles exigences. D’où vient-elle ? Et que cherche-t-elle à faire pour nous ?

C’est autour de ces questions que j’ai construit l’atelier de bibliothérapie que j’ai animé en septembre et octobre 2026, dans le cadre de la « Bibliothèque des émotions » de l’Institut français de Tunisie, à partir du Complexe de la sorcière d’Isabelle Sorente.


Première session à la médiathèque de l'Institut français de Sousse




Dans ce livre, l’autrice part de l'image d'une femme, une sorcière qui s’impose à elle, et entreprend une enquête à la fois historique et intime, faisant des ponts entre les chasses aux sorcières et sa propre histoire. L’objectif de l’atelier était de faire de même, à notre échelle : partir d’une histoire collective pour interroger ce qu’elle peut réveiller dans nos histoires personnelles, nos représentations et nos voix intérieures.




La sorcière : celle qui dérange


Avant d’être une figure fantastique, la sorcière est une personne à qui l’on attribue ce qui dérange : un savoir que l’on ne comprend pas, une sexualité qui échappe aux normes, une femme qui vieillit sans se soumettre, une colère qui refuse de rester silencieuse, un rapport au corps, à la nature ou à la mort qui ne passe pas par les cadres établis.

La sorcière est devenue une figure symbolique extrêmement puissante. Dans une perspective inspirée de Carl Gustav Jung, elle peut représenter cette partie de nous que nous avons appris à considérer comme indésirable : notre colère, notre désir, notre ambition, notre instinct, notre vulnérabilité, notre créativité, notre besoin de liberté ou notre capacité à dire non.


Quelques propositions d'écriture introspective


Dans cette perspective, voici la première question que je vous invite à vous poser :

  • Quelles parties de moi ai-je appris à cacher pour ne pas déranger, décevoir ou être rejeté·e ?


Vous pouvez prendre quelques minutes pour écrire sans réfléchir : « Pour être aimé·e ou accepté·e, j’ai appris à… » ; « Une personne comme moi ne devrait pas… » ; « La partie de moi que je montre le moins est… ».


Il ne s’agit pas de trouver immédiatement une explication. Simplement de commencer à observer les règles que nous avons intégrées.


Isabelle Sorente fait l’hypothèse que les chasses aux sorcières, comme traumatisme collectif, ont pu laisser une empreinte dans notre imaginaire et dans notre rapport à nous-mêmes. Elle s’intéresse notamment à ce qui se transmet non seulement par les récits familiaux, mais aussi par les silences et les non-dits. On peut adhérer ou non à cette hypothèse historique et psychologique, mais elle ouvre une question intéressante à laquelle je vous propose de réfléchir :


  • Qu'est-ce que j'ai appris à craindre sans que personne ne me dise explicitement pourquoi ?


Dans certaines familles, cela passe par des phrases très simples : « Ça ne se fait pas », « Que vont penser les gens ? », « Une fille bien ne fait pas ça », « Il faut être raisonnable », « Ne te fais pas remarquer ».


Ces injonctions ne sont pas nécessairement mauvaises en elles-mêmes. Elles peuvent transmettre des valeurs, protéger ou permettre de vivre ensemble.


Mais elles peuvent aussi devenir des voix intérieures qui continuent à nous surveiller longtemps après que la personne qui les prononçait a disparu.


C'est ce qu'Isabelle Sorente appelle "l’intériorisation d’un soupçon permanent de soi": la peur de prendre trop de place, de sortir du rang, d’affirmer sa puissance, sa créativité ou sa liberté.


En psychologie, on parle plus largement de critique intérieur, d’autocritique, de pensées automatiques négatives ou de schémas intériorisés. Ces voix peuvent venir de nos expériences relationnelles, des exigences parentales, de la honte, de la comparaison ou des normes sociales.


Je vous propose de faire connaissance avec la vôtre :

  • Pensez à une situation récente dans laquelle vous vous êtes sévèrement jugé·e. Qu’est-ce que cette voix vous a dit exactement ? Quel ton employait-elle ? À qui ressemblait-elle ? Depuis quand semble-t-elle être là ?


Une partie qui nous critique peut avoir appris que nous devons être parfaits pour éviter le rejet, que nous devons nous contrôler pour éviter la honte ou que nous devons nous rabaisser avant que quelqu’un d’autre ne le fasse. Sa stratégie peut être douloureuse tout en poursuivant, à l’origine, une intention de protection. On peut alors essayer de lui parler plutôt que de la combattre*.


Prenez une feuille et continuez le dialogue avec votre "inquisiteur".

  • Demandez-lui par exemple : « Qu’est-ce que tu essaies d’éviter ? » « De quoi as-tu peur si je ne t’écoute pas ? » « Qui essaies-tu de protéger ? »


Ces dernières questions sont importantes, parce qu’elles permettent de changer de regard sur notre partie critique. Au lieu de considérer notre critique intérieur comme un ennemi qu’il faudrait faire taire, nous pouvons essayer de comprendre ce qu’il cherche à faire.


  • Puis laissez répondre l’autre partie en vous : celle qui a envie, qui désire, qui crée, qui se met en colère, qui refuse, qui prend des risques. Celle que nous pourrions appeler, pour rester dans le langage symbolique, la sorcière. Ecoutez votre sorcière. Que veut-elle ? Qu'est ce qui est important pour elle ?


La voix de la "sorcière" vous offre un autre point de vue sur la situation. Une partie plus libre ou plus rebelle peut ainsi s'exprimer. Ecoutez là. Questionnez la sur ses désirs, ses aspirations, elle peut vous donner de bonnes idées.


A présent, il va s'agir de ne pas faire de la « sorcière » une nouvelle injonction pour vous.

Rencontrer sa sorcière intérieure ne signifie pas devenir plus rebelle, plus indépendante ou plus puissante. Cela signifie simplement pouvoir écouter ce qui existe en soi sans décider immédiatement que cette chose est acceptable ou non.


Pouvoir reconnaître sa colère sans devoir devenir colérique. Reconnaître son désir sans être obligé·e de le réaliser. Reconnaître son ambition sans devoir réussir. Reconnaître sa vulnérabilité sans être obligé·e de l’exposer.


  • Enfin, faites intervenir une troisième voix : la vôtre. Pas celle de l’inquisiteur, pas celle de la sorcière, mais celle qui peut écouter les deux et décider. Demandez-vous :

    De quoi ai-je besoin aujourd’hui pour avancer sans me trahir ?


Nous pouvons écouter notre inquisiteur sans lui obéir. Écouter notre sorcière sans lui donner automatiquement raison. Et créer peu à peu un espace intérieur où plusieurs parts de nous peuvent enfin dialoguer.


C’est peut-être cela, au fond, qu'une démarche introspective permet : non pas trouver immédiatement la bonne réponse, mais donner suffisamment de place aux différentes voix en soi, pour commencer à entendre ce qu’elles essaient de nous dire.



*Cette idée rejoint l’approche de l’IFS, l’Internal Family Systems, qui considère notre monde intérieur comme composé de différentes parties : certaines critiques, d’autres anxieuses, protectrices ou blessées. C'est l'une des pratiques que j'utilise en thérapie.

 
 
 

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